Yohanne Lamoulère – Faux Bourgs

J’ai découvert Faux bourgs dans le courant des années 2010 sur le site de Yohanne Lamoulère, aujourd’hui cette série s’est transformée en livre, livre qui à été récompensé en 2019 par le prix HiP catégorie « premier livre », son éditeur, Le bec en l’air, était lui finaliste pour le prix HiP de l’éditeur de l’année, un binôme photographe / éditeur qui à frappé fort cette année là !

La première image qui me vient à l’esprit en pensant au travail de Yohanne Lamoulère c’est une photo de deux enfants se faisant face, l’un pointant un énorme fusil à eau lui cachant le visage vers son copain en train de lui faire une grimace, devant eux des objets bien rangés et alignés sur le sol, derrière eux un mur de béton brut sur lequel sont dessinés à la peinture des immeubles. Cette image fait partie de la série « Faux bourgs » sur le site de la photographe mais n’est pas présente dans le livre. J’ai voulu écrire quelque chose sur ce livre tout d’abord parce que je suis marseillais et je m’intéresse aux travaux des photographes du coin mais aussi parce que ce livre constitue pour moi un beau livre photo à avoir sur ses étagères et à lire plusieurs fois.

A l’ouverture du livre, pas de texte, la première photographie situe les lieux, au loin une barre d’immeuble en haut d’une colline, des chemins tracés dans un pente, cette image est plus verte que grise comme on aurait pu s’y attendre. Les pages suivantes suivent dans la couleur et la matière, du bleu, de la pierre, de la lumière. Le message et le parti pris sont clairs, Yohanne Lamoulère nous montre que les quartiers nord de Marseille ce n’est pas ce que l’on peut voir à la télévision à l’heure des infos. C’est un livre portrait, celui de ces arrondissements du nord de la ville et de ses habitants.

Alors que des milliers de touristes accostent sur les bords de ces mêmes quartiers chaque étés, la ville de Marseille tente de les cacher à ces mêmes touristes comme si elle en avait honte, Yohanne Lamoulère y habite, elle photographie ceux qu’elle croise sur son chemin pendant une dizaine d’années. Marseille, deuxième ville de France c’est 16 arrondissements et 111 villages comme aiment à dire les marseillais, dans Faux bourgs c’est justement de cela dont il est question, la multiculturalité de cette ville, les personnages du livre sont photographiés en bas de chez eux, avec leurs amis, leur famille, là où ils passent du temps. Ici pas d’agressivité, pas de violence, les couleurs vives s’accordent avec les sujets pour nous raconter un bout d’histoire, de la simplicité, de l’humilité et même parfois un peu de fragilité ressort de ces images, cette fragilité des quartiers nord mise à l’épreuve à chaque nouvel épisode de violence dans la cité phocéenne à l’image de cette photographie d’une grue en train de détruire un immeuble dévoilant déjà l’intérieur de ses anciens locataires. En parcourant le livre je me dit qu’ils se font photographier simplement pour nous raconter leur vie sans avoir besoin de prendre la parole, ils nous montrent leur quotidien. Ils étaient là à ce moment là et ils vivaient comme çà, Yohanne Lamoulère photographie avec un Rolleiflex 6×6 donc un temps de pose et de prise de vue qui laisse place à la préparation, certaines images renvoient un peu de mélancolie, avec des regards qui ne fixent pas l’objectif mais la ville au loin, peut-être les pensées d’un futur possible de ces quartiers…

Entrelacé dans ces images des textes et poèmes écrits par des habitants ou des amis, l’un d’entre eux m’a saisi par sa force et sa place dans le livre, placé face à un enfant assis sur un mur seul entre béton et forêt, il regarde en direction du poème de Mbaé Soly Mohamed sur la page d’à côté, poème fort et passionné en réaction au meurtre d’un jeune comorien en 1995 par des colleurs d’affiches, un évènement qui est bien connu ici. En allant plus loin on tombera sur un texte écrit en provençal, un extrait d’une chanson mythique d’IAM et deux textes en fin de livre.

Par ce livre Yohanne Lamoulère nous immerge par la photographie dans c(s)es quartiers nord tant décriés et malmenés par les médias. Pas de violence ni de sang, ni de kalachnikov, la photographe est là pour témoigner d’un quotidien loin des clichés et donner une voix à ceux que l’on entend pas. Un beau livre de 126 pages pour une cinquantaine de photographies, une couverture rigide soignée tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Faux bourgs fait partie des livres à avoir dans sa bibliothèque, tant pour les marseillais que pour les autres, si je devais vous conseiller d’autres lectures je vous dirais de l’accompagner de la Fabrique du montre de Philippe Pujol où même de Marseillais du nord, les seigneurs de naguère de gilles Favier (également aux éditions Le bec en l’air) pour un autre livre photo.

Éditeur : Le bec en l’air
Pages : 126
Format : 27 x 20 cm
Couverture : Rigide

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