Jonas Bendiksen – Ici, chez nous

Deux années après la publication de son célèbre livre Satellites en 2006 Jonas Bendiksen, photographe norvégien de l’agence Magnum Photos (qui n’est plus à présenter), présente Ici, chez nous édité en 2008 par les édition Textuel. Voici un livre qui ne paie pas de mine à première vue, le livre est petit et compact, on comprendra pourquoi une fois ouvert. Il n’a d’ailleurs rien à envier de Satellites de par sa conception et son contenu. Ce livre ainsi que le plus récent, The last testament (Aperture,2018) ont été créés différemment du premier, en plus d’être des livres photo il sont aussi de beaux objets photographique. Voila pourquoi je l’ai sorti de son étagère pour en parler.

Si nous disions à quoi ressemble notre maison, qui nous croirait ?
La première phrase du livre est de Nagara Shilpiri, une habitante d’un bidonville de Mumbaï. Jonas Bendiksen se met en position de porte-parole d’une population dont personne ne soupçonne ou n’imagine l’existence. Le photographe part 2 ans à la rencontre des habitants de quatre des plus grands bidonvilles du monde : Nairobi, Jakarta, Mumbaï et Caracas. Lui, à l’écoute des habitants et curieux de comprendre ces lieux, et nous, parcourant ces bidonvilles au fil des pages et découvrons les témoignages des habitants dans leur « maison ». Les bidonvilles ne sont pas des endroits où la lumière passe facilement, de plus l’électricité n’est pas toujours au rendez-vous, cela n’empêche pas toutes ces couleurs, non pas vives mais fortes et marquées.

Les livres photo sont en général édités – ou achetés – en anglais et dans la langue du photographe, Ici chez nous est lui traduit dans 7 langues, j’imagine que c’est là une volonté pour le photographe et l’éditeur de diffuser de manière universelle ce voyage et le message qui l’accompagne.
Deux textes introduisent le livre, le premier de Jonas Bendiksen, personnel et simple, comme je les apprécie, le photographe nous met dans l’ambiance des lieux visités avec ses mots : « Ce sont des univers entiers qui sont enfermés là, avec tout ce que les familles possèdent. Ici, les papiers peints improvisés, les meubles bricolés, les bibelots en tout genres montre ce que cela veux dire d’être citoyen urbain au XXI° siècle ».
Philip Gourevitch, rédacteur en chef de The Paris Review enchaine sur une introduction au livre.

©Jonas Bendiksen
©Jonas Bendiksen

Ici, chez nous est monté en 4 chapitres pour quatre bidonvilles visités, introduit chacun par une petite histoire du lieu. L’ambiance malgré les apparences est chaleureuse, on ressent même des mimiques de sourire sur certains portraits. Il fait chaud et les murs et les plafonds toujours proches nous font nous sentir à l’étroit, on sentirait presque la chaleur et l’humidité dans l’air étouffantes. Les familles se mettent à nu devant nous, tout ce qu’elles possèdent est là devant nous dans la seul pièce de leur abris.
La spécificité de ce livre est là, nous nous déplaçons de maison en maison avec Jonas, à l’extérieur, la vie quotidienne, un bar, une bagarre, des enfants qui jouent dans la pénombre, les travailleurs à la tâche, chiffonniers, recycleurs de bidons, tanneurs. La plupart des bidonvilles sont traversés par des voies ferrées , les habitants vivent avec ces passage de trains, le danger et le bruit…
Nous entrons à l’intérieur, la famille nous attend, deux pages dépliante pour les quatre murs de vie, on y trouve souvent plus de personnes que de mètres carrés. Avant d’ouvrir ces pages, l’un des habitants nous raconte son histoire. Nous entrons chez eux, ils nous regardent dans les yeux, nous ne sommes pas comme eux mais ils n’ont pas honte et nous accueillent pour nous montrer comment ils vivent, pas de filtre, c’est ça leur vie.

Pourquoi l’Iran, je ne leur ai pas posé la question mais connaissant le couple et leur travaux, je sais que leurs voyages dans les pays d’Afrique du Nord les a beaucoup inspiré. La lumière de la méditerranée, les couleurs profondes, les habitants des pays traversés au caractère souvent brut et direct mais finalement accueillant et simple une fois la glace brisée (ou fondue, vu la température… je sors). Il y a quelques années Pauline offre à Chris l’un des livres qu’il voulait depuis un moment, Telex Persan de Gilles Peress (Ce livre constitue un document fort réalisé lors d’un évènement majeur en Iran fin 1979, la saisie de l’ambassade des USA et sa prise d’otage, le livre représente plutôt un journal personnel du photographe à ce moment là) Chris et Pauline s’attachent à cette histoire, la passion qu’a Pauline pour le cinéma à surement aidé à garder l’Iran dans un coin de leur tête pour aller voir de leur propres yeux à quoi ce pays ressemblait vraiment…

« Je ne sais comment vous voyez ma maison, mais moi, je la trouve très belle même si elle est petite« , Andrew Dirango travaillait chez British Airways, il a tout perdu du jour au lendemain. Il vit a Nairobi avec ses deux enfants, la porte entrouverte donne de la lumière aux quatre murs bleu roi de cette maison.

Trois mètres sur trois à Nairobi, c’est là que vit Charles Arori avec ses cinq enfants ses quatre murs sont recouverts de papiers journaux cela lui permet de voir les cafards, un lit et quatre chaises pour la nuit, une télévision et un salaire de 1$ par jour, « je vis en première classe » dit-il…

Shurech Chandra vit à Mumbaï au milieu de 6000 cahutes, quatre murs en briques bruts, pas de meuble ni de table, diplômé de l’université il n’a pas trouvé le travail espéré ici, il partage sa maison avec trois collègues qui sont dans le textile avec lui loin de ses enfant et sa famille. « C’est difficile pour moi de vivre seul sur ce salaire, comment puis-je demander à ma famille de venir ici ?« .

A Jakarta, Asanah et sa famille vivent sous un pont, ils sont tous assis au sol, le plafond n’est qu’à quelques centimètres de leur tête. Cet abris est neuf de 2 jours, murs et plafond recouverts de plastique et d’autocollant Dunlop et Siemens, un calendrier Goodyear d’un astronaute sur la lune et un carnet de dessins montrant une grande maison et un grand toit à côté du fils d’Asanah. « Je suis gêné quand ses amis (de sa fille) lui rendent visite. Je ne leur fais pas à manger – j’ai peur qu’elles soit dégoûtées.« 

Jonas Bendiksen a démarré ce projet en 2005 lors d’un constat, en 2008 la population des villes sera plus importante que celle des campagnes. Un tiers de cette population urbaine vit dans des bidonvilles. Ici, chez nous nous marque par ces images, et ses témoignages, les personnes photographiées dans ces bidonvilles ne pourront jamais se payer ce livre, par l’intermédiaire du photographe et de son projet ces habitants d’un monde gigantesque et invisible à la fois prennent la parole pour nous raconter leur vie.

Éditeur : Textuel
Pages : 196
Format : 21 x 15 cm
Couverture : Rigide

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